André Clavel
Mort en 1994 à Madrid, l'Uruguayen Juan Carlos Onetti fut le chantre d'une humanité interlope et clandestine. Dans Laissons parler le vent, dernier volet d'un quatuor romanesque, on retrouve Santa Maria, Babel famélique chère à son cœur
«Dieu existe, mais il fait la sieste», disait ce mécréant d'Onetti. Pour singer le Créateur, il passa les dernières années de sa vie couché, en pyjama blanc, mollement alangui sur le sofa de son appartement madrilène. C'est là qu'il mourut - à 85 ans, en mai 1994 - après avoir grillé une ultime cigarette. Sur son carnet, il venait de griffonner l'une de ces maximes dont il avait le secret: «Vivre est une faute suffisante pour que nous acceptions d'en payer le prix.» Comme testament, il laissait une œuvre magistrale, pleine de personnages patibulaires qui squattent «les bas-fonds du rêve», le malheur à la boutonnière, sur un air de tango éraillé.
Né en 1909 à Montevideo, Onetti apprit à vivre à l'école de la rue, fréquenta les quartiers chauds, lut Chandler et Faulkner, multiplia les métiers, avant d'aller respirer l'air de Buenos Aires en compagnie de gigolos et de lolitas au sourire fané: une humanité interlope, clandestine, à laquelle il donne la parole dès ses premiers romans. De retour en Uruguay, il ne tarde pas à devenir la cible des militaires. Lesquels l'accusent de pornographie, l'emprisonnent et, en 1975, le forcent à s'exiler à Madrid, où, cloué au lit de la nostalgie, il cultivera sa légende de misanthrope bougon.
Une écriture éblouissante
On comprend que l'œuvre d'Onetti, plus proche de la nausée sartrienne que du réalisme magique cher aux latinos, soit un monument de nihilisme et d'amertume. Y défile un cortège de solitaires, de jobards, de traîne-savates, de fantômes aux visages glabres, de gringos qui marchent vers le désastre en enjambant les décombres de mythes à jamais saccagés. Tous ces parias, Onetti les rassemble sur les rives du rio de la Plata, dans une bourgade imaginaire et ténébreuse, Santa Maria, qu'un antéchrist - le proxénète Larsen - rêve de transformer en gigantesque lupanar.
Cette Babel famélique, où fleurissent le péché et la vermine, sert de décor à un quatuor romanesque dont Laissons parler le vent est le dernier volet, après Le chantier, Ramasse-vioques et La vie brève. Mais il y a également, de l'autre côté du rio, une seconde ville merdique, tout aussi délabrée: Lavanda, qui tangue au bord du néant sous l'œil d'un petit frère de Roquentin - Medina, barbiche rachitique et pipe infecte. Sans doute ressemble-t-il à Onetti: marginal, désabusé, apatride, il plane au-dessus des foutaises du monde, dégustant en silence son «total désaccord avec les hommes et les femmes».
A Lavanda, Medina ne cessera de s'amouracher de filles déglinguées, d'écumer les bars, de cafarder, de poursuivre son ombre sous la chaleur étouffante. Et, dans son gourbi sordide, de peindre des croûtes douteuses, sous la férule d'un marchand de tableaux éthylique et d'une lesbienne asthmatique - Frieda von Kliestein - qui se consacre à l'alcool, au scandale et aux amours crapuleuses.
De quoi rêve le héros d'Onetti? De quitter l'horizon glauque de Lavanda pour retourner à Santa Maria, où il vivait jadis. On l'y retrouve à la fin du roman: déguisé en commissaire de police, il soudoie un pyromane afin d'incendier la ville... Juste châtiment: tandis que le vent attise les flammes en mugissant, l'auteur du Chantier se débarrasse de sa cité fétiche, la capitale des enfers, en lui réservant le sort de Sodome. Reste la mélancolie, et les cendres rougeoyantes d'une écriture éblouissante. Il n'y en a pas de plus belle dans toute la littérature sud-américaine.