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Onetti traque le mensonge

Jean-Luis Aragon

Quatre nouvelles inédites enrichissent la réédition des récits courts de l'Uruguayen.

Publiés en espagnol entre 1973 et 1994, les quinze récits regroupés dans ce recueil, où quelques-uns des thèmes et des personnages familiers de l'auteur uruguayen apparaissent ou réapparaissent - la ville imaginaire de Santa Maria, Brausen, son fondateur, ou Larsen -, donnent une vision relativement complète de son œuvre et constituent une bonne introduction pour ceux qui ne la connaîtraient pas. Avec les quatre nouvelles supplémentaires et inédites ajoutées à cette réédition, l'éditeur donne pour boucler la traduction de l'œuvre de fiction (1) de l'un des plus étranges auteurs sud-américains.

Lui-même personnage fantomatique, ayant toujours refusé les honneurs, Onetti met en scène des hommes et des femmes qui semblent irrémédiablement emprisonnés dans leur monde, "luttant contre la marée, la flasque boursouflure de l'absurdité". La nouvelle qui donne son titre au recueil pourrait faire croire à des lendemains meilleurs. Ce n'est pas exactement le contraire, mais exactement la même chose qui se produira pour ce transsexuel indésirable aux deux sens du mot, réduit à rentrer chez lui au petit matin, à l'heure où la barbe recommence à pousser.

Onetti, né en 1909 à Montevideo, mort en 1994 à Madrid où il s'était réfugié en 1974, chassé par les généraux uruguayens, passa les dernières années de sa vie rivé sur son lit, sain de corps et d'esprit, alternant lecture et cigarettes, écriture et whisky. Sans doute, trop lucide pour être fou, voulait-il se protéger et perdurer, comme tente de le faire la jeune fille de "L'Arbre" surprise par l'irruption de militaires venus fouiller la maison : "Parce que, si elle prolongeait sans s'arrêter le jeu monotone, tous les deux resteraient à l'écart du temps, la saleté du monde ne les effleurerait jamais."

Pour l'auteur du Puits, le mensonge est le moteur de notre monde, "monstrueux mensonge de la civilisation, de la fausse et sordide civilisation des marchés". Celui des "Jumelles", deux jeunes prostituées dont le narrateur écoute "le balbutiement avec lequel elles essayaient d'apprendre à manier les mots et les vieilles constatations, avec lequel elles essayaient de créer les vulgarités et les lieux communs indispensables pour peupler le monde inédit, détérioré et sale de marques qu'elles construisaient irrémédiablement" ; celui des complices, admirateurs d'"Elle", qui "tous croyaient aux éructations dominicales des curés".

Pourtant, c'est grâce à ce même mot mensonge qu'Onetti octroie une voie de secours à certains de ses personnages, un mensonge dénaturé, fils légitime de l'imagination. Dans cette faille se glisse un personnage dénommé Saad, rêvant de percer le secret de l'identité sexuelle d'une jeune personne mais préférant s'accorder le plein bénéfice du doute ; un stratagème revendiqué par cet autre : "... je mentais pour éviter qu'on essaie de me la déformer... Je mentais de peur qu'on ne me la transforme en femme, en personne, en symptôme de je-ne-sais-quoi". Et, lorsque toute supercherie devient impossible, reste le spectacle absolu auquel se livre Charlie, lecteur de "Montaigne", mettant en scène son suicide pour ses amis. Encore que rien ne laisse présager de la réaction de ces derniers.

DEMAIN SERA UN AUTRE JOUR. Recueil de nouvelles de Juan Carlos Onetti. Traduit de l'espagnol (Uruguay) par André Gabastou, éd. Le Serpent à plumes, "Motifs", 150 p., 6 ¤ . Première édition: Le Serpent à plumes, 1994.




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