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Juan Carlos Onetti: Laissons parler le vent

André Gabastou

Même après sa mort, le malentendu poursuivra sa mémoire. Publié en 1979 à Barcelone, Laissons parler le vent de Juan Carlos Onetti ne paraît qu'aujourd'hui en français (pourquoi ?), et à lire les critiques, on a l'impression que s'y clôt le cycle de Santa Maria inauguré par La Vie brève en 1950, alors que la même population (la fille de Petrus, Diaz Grey, la Jose, etc.) s'agitera une dernière fois aux mêmes endroits dans Quand plus rien n'aura d'importance, son dernier roman publié en France en 1994 chez Christian Bourgois, l'année de sa mort.
De fait, Laissons parler le vent confirme ce que l'on savait déja et préfigure l'effilochage d'un récit que le journal fragmenté et taraudé de son dernier roman mettra en pièces. Les dernières pages d'Onetti s'ouvrent sur ces mots: "Seront inculpés tous ceux qui chercheront à trouver une finalité à ce récit; seront exilés ceux qui chercheront à en tirer un enseignement moral; seront fusillés ceux qui y chercheront une intrigue romanesque." Ces lignes d'exergue s'appliquent sans qu'il y ait le moindre mot à changer à Laissons parler le vent, chronique du commissaire Medina, peintre à ses heures perdues, à cheval entre Lavanda et Santa Maria, qu'il est vain de résumer. Le discrédit dans lequel est tenue la narration est compensé par une plongée dans les abîmes de l'âme et une recherche d'instantanés existentiels (l'instant du parfait bonheur, du parfait amour, de la parfaite abjection) qui placent l'auteur au firmament de la production littéraire en langue espagnole de ce siècle. Et pourtant Onetti donna longtemps l'image d'un météore isolé dans la configuration du Rio de la Plata où Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares s'étaient imposés par la minutie de leurs constructions narratives (horlogères, a-t-on pu dire), portant un regard légèrement condescendant sur leur rival de l'autre rive.