Mort du grand Juan Carlos Onetti

C’est à l’âge de quatre-vingt-cinq ans que vient de s’éteindre l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti, à Madrid, où il avait choisi de vivre en exilé volontaire, reclus et couché depuis dix ans. Il avait quitté Montevideo en 1975, excédé qu’il était par les persécutions politiques. En France, il a été publié notamment par Christian Bourgois.
Onetti, c’est un contemporain capital encore méconnu, sauf de ceux qui n’ignorent pas que, dans les lettres hispano-américaines, il compte au moins autant que Borges, dont la rencontre en Argentine, à la fin des années quarante, fut plutôt décisive quant à son inspiration, à la fois raffinée, complexe et populaire. Le malheur d’Onetti, sa grandeur aussi, du coup, est d’être issu d’un pays plus ou moins privé d’histoire et de culture au grand sens du mot. Que faire ici ?, se disait-il. « Notre histoire ; un gaucho, deux gauchos, douze gauchos... » Cela ne l’a pas empêché d’édifier une oeuvre monumentale, captivante, digne si l’on veut d’un Dostoïevski, ou d’un Céline, tout entière axée sur le désarroi régnant dans les ténèbres et la touffeur de la jungle urbaine. Il suffit de mettre le nez dans « Une nuit de chien » (publié en 1943 sous le titre d’origine « Para esta noche »), vaste descente aux enfers inspirée par un épisode sanglant de la guerre d’Espagne, pour saisir aussitôt que l’on est en présence d’un maître livre de ce temps.
L’ironie avec laquelle Onetti considérait le monde, et dont on put se faire une idée au vu du reportage réalisé chez lui, avenida de América, dans la banlieue de Madrid, en 1990, par José Maria Berzosa et Ramon Chao, sur FR3, pour « Océaniques », est comme le gage de son désespoir éclairé. Il a engendré un univers autonome, définitivement reconnaissable, dans lequel des créatures déboussolées cherchent sans fin une issue, là où il ne peut y en avoir.
Il est possible que ce Latino-Américain nourri de culture mondiale ait mâtiné son inspiration native du sens de la faute propre à l’univers anglo-saxon. En tout cas, dans l’admirable portrait de Berzosa et Chao, dont on aimerait que la télévision aujourd’hui le répercute, on le voyait en joyeux grabataire, pétunant allégrement et sirotant son whisky avec toute la joie de survivre d’un vieux desperado revenu de tout. Etonnant portrait couché de celui qui serait à la fois Melville et la baleine blanche sortie de son imagination. Impression aussi d’entendre et contempler un philosophe péripatéticien (ce par la mobilité de la pensée) définitivement cloué au lit de par sa volonté.
Onetti mort, vous allez enfin voir l’aura du génie lui ceindre le front. De toute gloriole, il s’est toujours foutu comme de son premier récit, « le Puits » (el Pozo, 1939) qui, déjà, affirmait en germe sa manière d’angoisse inimitable, dans une métropole tentaculaire conçue par une espèce de Kafka des antipodes.
C’est à partir de l’air de Montevideo qu’il peignit l’atmosphère opaque de sa cité fictive, Santa Maria, aussi prégnante que le comté fictif inventé par Faulkner dans ses romans.
Avec Onetti, quelqu’un s’efface qui était déjà, de son vivant précaire, une légende. Le vaste avenir appartient à son oeuvre, puissante, contradictoire, amère, toujours tonique.