Sobre Onetti en francés

Onetti, Juan Carlos

(Montevideo, 1909 — Madrid, 1994). Après avoir interrompu ses études dès le secondaire, il exerce une foule de petits emplois divers. En 1930, il se marie avec une homonyme María Amalis Onetti (trois ans plus tard, il épousera María-Julia Onetti, sœur de sa première femme). Il commence à écrire dès le début des années trente des nouvelles ainsi qu'un roman Tiempo de abrazar qui ne sera publié qu'en 1974.

Cette chaleur… Juan Carlos Onetti, Le puits.

Bartleby les yeux ouverts

Il fait chaud, très chaud. Dans sa misérable chambre de Montevideo, meublée de deux pauvres lits et de quelques chaises défoncées, Eladio Linacero, torse nu, se promène. Bien que les vitres des fenêtres aient été remplacées par de vieux journaux jaunis, Eladio est écrasé par cette « maudite chaleur qui colle au plafond ».

Mort du grand Juan Carlos Onetti

C’est à l’âge de quatre-vingt-cinq ans que vient de s’éteindre l’écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti, à Madrid, où il avait choisi de vivre en exilé volontaire, reclus et couché depuis dix ans. Il avait quitté Montevideo en 1975, excédé qu’il était par les persécutions politiques. En France, il a été publié notamment par Christian Bourgois.
Onetti, c’est un contemporain capital encore méconnu, sauf de ceux qui n’ignorent pas que, dans les lettres hispano-américaines, il compte au moins autant que Borges, dont la rencontre en Argentine, à la fin des années quarante, fut plutôt décisive quant à son inspiration, à la fois raffinée, complexe et populaire. Le malheur d’Onetti, sa grandeur aussi, du coup, est d’être issu d’un pays plus ou moins privé d’histoire et de culture au grand sens du mot. Que faire ici ?, se disait-il. « Notre histoire ; un gaucho, deux gauchos, douze gauchos... » Cela ne l’a pas empêché d’édifier une oeuvre monumentale, captivante, digne si l’on veut d’un Dostoïevski, ou d’un Céline, tout entière axée sur le désarroi régnant dans les ténèbres et la touffeur de la jungle urbaine. Il suffit de mettre le nez dans « Une nuit de chien » (publié en 1943 sous le titre d’origine « Para esta noche »), vaste descente aux enfers inspirée par un épisode sanglant de la guerre d’Espagne, pour saisir aussitôt que l’on est en présence d’un maître livre de ce temps.

Santa Maria, dernier acte

Marc Trillard

On ouvre toujours un Onetti avec la même attirance trouble, la même fascination morbide. Dans l'univers interlope et décadent de Santa Maria, on est en territoire connu, mais connu seulement d'un petit nombre, un cercle d'initiés attendant fébrilement les dernières nouvelles de la ville maudite par son démiurge. C'est un monde semi-obscur, en marge, côtoyant la réalité temporelle sans jamais se laisser déborder par elle - ses héros, d'ailleurs, ne la supporteraient pas, cette réalité: s'ils ont décidé de s'en abstraire, c'est bien pour fuir le mortel ennui qu'elle sécrétait. Idem pour leur créateur, Onetti le magnifique, l'Uruguayen réfugié à Madrid qui décida, un beau jour de 1984, de ne plus quitter le lit de sa chambre ni sa bouteille de scotch. Ce qu'il fit durant dix ans jusqu'à ce que mort s'ensuive. Pas de doute, c'est comme un authentique acte de liberté, ou de libération, qu'il faut interpréter ce décubitus létal, le sardonique pied de nez d'un homme envers son époque et sa société.

Juan Carlos Onetti : Demain sera un autre jour. Mais où est passée l'avant-garde ?

Jean-Michel Olivier

Tandis que s'éteint à Madrid, dans une solitude honteuse, l'un des plus grands écrivains du vingtième siècle, Juan Carlos Onetti, et que ses derniers textes sont enfin publiés, Danièle Sallenave, qui fut aux avant-postes dans les années 80, nous donne un lourd et fastidieux roman, Les trois minutes du diable, réflexion testamentaire sur la fin du communisme et (peut-être) de la littérature.

Juan Carlos Onetti avait 84 ans lorsque, grabataire dans une chambre d'hôtel madrilène, il achevait son dernier roman, Quand plus rien n'a d'importance (Bourgois). Un an plus tard, le grand auteur urugayen meurt, dans un oubli honteux, alors que paraît, aux Editions du Serpent à Plumes, un recueil de nouvelles extraordinaires, intitulé Demain sera un autre jour.

Nouvelles d' un désenchanté

Alexie Lorca

Des enfants meurtriers, des putains vieillissantes, des notables mythomanes, des hommes seuls et misérables: le monde de Juan Carlos Onetti (1909-1994) n'est pas rose! L'Uruguayen est une figure emblématique de cette «génération perdue» d'écrivains latino-américains qui, au cœur des années 40, opposent aux dictatures un désenchantement nihiliste, rompant avec toute tentation de baroque merveilleux.

Autodidacte, grand lecteur de Simenon, Proust, Céline et Balzac, Onetti a bâti un univers littéraire autour d'un monde interlope, où des êtres en quête d'identité se consument lentement à force de passivité ou d'évasion dans des rêves perdus d'avance. Décor central: une ville tentaculaire, glauque, qui engendre frustration, empêchement et solitude. A son échelle, l'individu est un insecte souffreteux dont le drame est réduit au simple fait divers. Ainsi de cette vieille dame qui tend la main à des gamins miséreux. Ils l'assassinent pour lui voler trois sous. Ainsi de Simon, peintre obscur, entiché d'une jeune fille inaccessible. Il finit par se laisser mourir dans la cave qui lui sert de chambre.

Onetti, Juan Carlos

(Montevideo, 1909 — Madrid, 1994). Après avoir interrompu ses études dès le secondaire, il exerce une foule de petits emplois divers. En 1930, il se marie avec une homonyme María Amalis Onetti (trois ans plus tard, il épousera María-Julia Onetti, sœur de sa première femme). Il commence à écrire dès le début des années trente des nouvelles ainsi qu'un roman Tiempo de abrazar qui ne sera publié qu'en 1974. Dans Le Puits (1939), premier roman qu'il publie, tous ses thèmes favoris : la solitude, la nuit, le rêve, la ville, le temps, la confusion, le dépit, l’insatisfaction, l’indifférence s'y trouvent déjà, subtilement entrelacés dans un monde complexe et déchirant. À cette époque, il dirige la section littéraire de la revue Marcha de Montevideo, pour laquelle il écrit des nouvelles et des critiques sous différents pseudonymes. En I941, il publie Terre de personne, puis, l'année suivante, il s'installe à Buenos Aires où il travaille comme journaliste pour l'agence Reuter jusqu'en 1954. Au cours de cette période, qui correspond au péronisme triomphant il rédige plusieurs romans : Une nuit de chien (1943), inspiré par l’un des épisodes les plus tragiques de la guerre d'Espagne. Dans une atmosphère d’apocalypse, une ville en état de siège se retrouve déchirée en factions rivales. L'enjeu est un bateau, seul espoir d'échapper au bombardement de cette cité plus ou moins rio-platéenne. Puis en 1950, c'est La Vie brève, un roman capital, où apparaît pour la première fois sa ville mythique, Santa María (référence explicite à William Faulkner et au comté de Yornapatawpha), ville à la fois cruelle et attirante, reflet et gouffre de l'homme moderne, témoin impitoyable de la solitude urbaine. Quatre ans plus tard, en 1954, Onetti écrit Les Adieux, roman admirable, aussi déconcertant que poignant, aussi sombre qu'ambigu, à la trame simple mais à l'art sournois et subtil. Il revient ensuite à Montevideo où il est nommé directeur des bibliothèques municipales. Il continue alors à développer cet univers obscur et déroutant de Santa María en écrivant en 1961, Le Chantier puis, en 1964, Ramasse-vioques. Chronique noire, car Santa María est une ville sur laquelle pèse une malédiction mortelle, qui n'est autre que la condamnation à la solitude et à la destruction finale, elle sera incendiée à la fin de Laissons parler le vent (1979). Pendant cette période Onetti écrit de nombreuses nouvelles qu'il publie en diverses anthologies (Un sueno realizado, 195I ; Para una tumba sin nombre, 1959 ; Un cara de la desgracia, 1960 ; La novia robada, 1968) et qu'il réunira dans un gros volume en 1976 : Tan triste como ella y otros cuentos (La plupart de ces nouvelles sont traduites dans les recueils Les Bas-fonds du rêve et La Fiancée volée). Après avoir publié en 1973 La muerta y la niña, Onetti est arrêté sous le prétexte de « pornographie » par le régime militaire uruguayen. Maintenu au secret de février à octobre 1974, il est relâché après une campagne de protestations internationales. En 1975, il s'installe à Madrid et reçoit ainsi que sa quatrième épouse la nationalité espagnole. Il y publie en 1979 Laissons parler le vent, récit brillant et audacieux à la frontière de l’abstraction dramatique.

Traduire Juan Carlos Onetti : entre l'ambiguïté structurelle et l'ambiguïté immédiate

Louis Jolicoeur RÉSUMÉ L'ambiguïté propre à toute oeuvre d'art, en particulier l'oeuvre littéraire, peut se diviser en deux catégories : l'ambiguïté structurelle, sur laquelle repose la logique de l'oeuvre dans son ensemble, et l'ambiguïté immédiate, qui touche au style, à la personnalité d'un auteur.

Juan Carlos Onetti: Laissons parler le vent

André Gabastou

Même après sa mort, le malentendu poursuivra sa mémoire. Publié en 1979 à Barcelone, Laissons parler le vent de Juan Carlos Onetti ne paraît qu'aujourd'hui en français (pourquoi ?), et à lire les critiques, on a l'impression que s'y clôt le cycle de Santa Maria inauguré par La Vie brève en 1950, alors que la même population (la fille de Petrus, Diaz Grey, la Jose, etc.) s'agitera une dernière fois aux mêmes endroits dans Quand plus rien n'aura d'importance, son dernier roman publié en France en 1994 chez Christian Bourgois, l'année de sa mort.
De fait, Laissons parler le vent confirme ce que l'on savait déja et préfigure l'effilochage d'un récit que le journal fragmenté et taraudé de son dernier roman mettra en pièces. Les dernières pages d'Onetti s'ouvrent sur ces mots: "Seront inculpés tous ceux qui chercheront à trouver une finalité à ce récit; seront exilés ceux qui chercheront à en tirer un enseignement moral; seront fusillés ceux qui y chercheront une intrigue romanesque." Ces lignes d'exergue s'appliquent sans qu'il y ait le moindre mot à changer à Laissons parler le vent, chronique du commissaire Medina, peintre à ses heures perdues, à cheval entre Lavanda et Santa Maria, qu'il est vain de résumer. Le discrédit dans lequel est tenue la narration est compensé par une plongée dans les abîmes de l'âme et une recherche d'instantanés existentiels (l'instant du parfait bonheur, du parfait amour, de la parfaite abjection) qui placent l'auteur au firmament de la production littéraire en langue espagnole de ce siècle. Et pourtant Onetti donna longtemps l'image d'un météore isolé dans la configuration du Rio de la Plata où Jorge Luis Borges et Adolfo Bioy Casares s'étaient imposés par la minutie de leurs constructions narratives (horlogères, a-t-on pu dire), portant un regard légèrement condescendant sur leur rival de l'autre rive.

Le brasier Onetti

André Clavel

Mort en 1994 à Madrid, l'Uruguayen Juan Carlos Onetti fut le chantre d'une humanité interlope et clandestine. Dans Laissons parler le vent, dernier volet d'un quatuor romanesque, on retrouve Santa Maria, Babel famélique chère à son cœur

«Dieu existe, mais il fait la sieste», disait ce mécréant d'Onetti. Pour singer le Créateur, il passa les dernières années de sa vie couché, en pyjama blanc, mollement alangui sur le sofa de son appartement madrilène. C'est là qu'il mourut - à 85 ans, en mai 1994 - après avoir grillé une ultime cigarette. Sur son carnet, il venait de griffonner l'une de ces maximes dont il avait le secret: «Vivre est une faute suffisante pour que nous acceptions d'en payer le prix.» Comme testament, il laissait une œuvre magistrale, pleine de personnages patibulaires qui squattent «les bas-fonds du rêve», le malheur à la boutonnière, sur un air de tango éraillé.

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