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Un soir de 31 décembre, un peintre attend son amie Frieda, la bouteille d'eau-de-vie bien en vue. Par l'écrivain uruguayen disparu en 1994.
Quand toute la ville sut que minuit était enfin là, je me trouvais chez Frieda, Gran Punta de las Carretas, seul et presque dans l'obscurité, en train de regarder le fleuve et le fanal du phare par la fenêtre pleine de fraîcheur; je fumais en cherchant désespérément un souvenir capable de m'émouvoir, une raison de me plaindre et d'incriminer le monde, d'observer avec une haine excitante les lumières de la ville qui avançaient sur ma gauche.
J'avais terminé de bonne heure le dessin des deux enfants en pyjama qui s'étonnaient au petit matin de cette invasion de chevaux, de pantins, d'autos et de planches à roulettes dans leurs souliers et dans la cheminée. Selon un accord préalable, j'avais emprunté les personnages à une publicité parue dans Compagnon. Le plus difficile avait été de rendre l'expression baveuse des parents espionnant derrière un rideau et de m'abstenir d'utiliser un rouge carmin pour barrer le dessin en lettres velues, au pinceau de martre, d'un Viv' le bonheur!
En revanche, je pus consacrer les quarante minutes qui me séparaient de l'année nouvelle, de mon anniversaire et du retour promis de Frieda, à peindre en lettres vertes une nouvelle plaque pour la salle de bains. L'ancienne était jaunie, couverte d'éclaboussures, de taches de savon et de dentifrice. En outre, elle était écrite en horribles lettres italiques, comme on en voit sur ces panonceaux que les imbéciles accrochent sur leurs murs: «Petite maison mais grand cœur», «Bienvenue», «A jeune bateau, vieux capitaine».
J'avais acheté pour Frieda un cadeau qui l'attendait enveloppé dans du papier bleu, près de son verre, de la bouteille d'eau-de-vie, de la soucoupe avec des fruits brillants de propreté, du touron et des noix, à l'endroit même de la table qu'elle occupait d'habitude. Je lui avais acheté aussi un rasoir et des lames pour qu'elle se coupe les cheveux. Nous ne vivions ensemble que depuis quelques mois mais ces cadeaux étaient de tradition pour les anniversaires que nous respections ou inventions. Elle m'en remerciait par des insultes d'une étonnante obscénité, parfois convaincantes, me promettait de se venger et finissait toujours par accepter ma bonne volonté, mon estime et ma négligente compréhension. Ses cadeaux, par contre, étaient des emplois, des manières de gagner un peu d'argent, des subterfuges pour me faire oublier que je vivais à ses crochets.
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