Catherine Argand
Tout commence par un vieux en train de pourrir et finit pistolet à la main aux premières lueurs de l'aube. Entre les deux scènes, des personnages dantesques, douloureux et pestilentiels se déplacent dans les bas-fonds du rêve. Ils baisent, aiment, intriguent, se saoulent et pleurent à Santa María, la cité fantôme chère à Juan Carlos Onetti (1909-1994) qui, d'un livre à l'autre, travaille sur le même motif. Celui, inépuisable, de l'inassouvissement et du désespoir, de la poisse poisseuse et du remords, sculpté dans les trottoirs. Onetti, pour qui rien de l'être n'est inavouable, l'écrit lui-même: «Un rêve en remplace un autre comme un papier peint recouvre le précédent.» Il dit autre chose encore dans ce roman terminé en 1979: qu'un homme qui croit est plus dangereux qu'un homme qui a faim. Rien ne se passe simplement dans l'univers de cet Uruguayen timide doué pour donner chair et sang et viscères chatoyants à des personnages qui échouent encore et encore comme les barcasses à marée basse. Ici, les condamnés n'en finissent pas de se débattre, les malades d'agoniser, le peintre de laisser sa toile inachevée et les vivants de mélanger leurs corps sans qu'amour s'ensuive. Tous ont cet air poignant et avide de celui qui a soif (d'ivresse, de succès ou de sens) mais pour qui passer à l'acte, c'est risquer d'avoir honte. Que les cuisines soient misérables ou les villas luxueuses, peu importe. La vie est toujours dure - c'est-à-dire physiquement endurcie par l'échec - chez Onetti, l'écrivain qui éprouvait pour les siens, ceux de Santa María, une tendresse intime et désolée...